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vendredi 14 mars 2008

Si l'on vous frappe sur la joue droite, engagez des statisticiens pour mieux comprendre le phénomène

Lorsqu'un problème commence à préoccuper sérieusement les électeurs – la violence par exemple –, on organise une grande journée de débat et de réflexion, que l'on appellera états généraux, afin de donner la parole aux uns et aux autres et de permettre à chacun de s'exprimer.

Lorsque l'on ne sait pas trop comment résoudre le problème en question, ou que l'on craint que certaines solutions soient peu populaires, on commence par affirmer que l'on connaît encore mal ce problème, que l'on manque de données suffisantes et que des recherches supplémentaires sont nécessaires. Cela permettra de donner du travail à de nombreux statisticiens. Cela montrera aussi que l'on fait quelque chose, que l'on prend le problème au sérieux et que l'on y consacre des moyens considérables.

Pendant que l'on récoltera ainsi une avalanche de nouvelles données, le problème va sans doute s'aggraver; on pourra alors répondre que pas du tout, qu'il ne s'agit là que d'un sentiment d'aggravation que les statistiques actuelles – encore lacunaires – ne permettent pas de confirmer, et que ce sentiment d'aggravation provient simplement d'une perception plus aiguë du problème – rendue possible grâce à des statistiques plus complètes.

Le jour des états généraux, on laissera la discussion partir dans tous les sens. La violence c'est la faute à la société de consommation. C'est la faute au néolibéralisme. C'est la faute au manque de logement. C'est la faute à la sélection scolaire. C'est la faute aux programmes de télévision – en référence probablement aux quelques rares chaînes qui diffusent encore autre chose que des films moralisateurs et politiquement corrects. C'est la faute aux jeux vidéos, que l'on devrait interdire, ou taxer. C'est aussi la faute à un opérateur de téléphonie qui encourage les élèves à utiliser leurs natels en classe; un représentant des enseignants prendra sa grosse voix sévère pour dénoncer cette affiche de mauvais goût, oubliant curieusement de s'offusquer de la publicité bien plus scandaleuse et bien plus violente d'un autre opérateur de téléphonie vantant la figure d'un guérillero marxiste! La violence se trouve aussi dans les journaux, ajoutera une dame en lisant par-dessus une épaule, au hasard, un titre d'une excellente publication.

Ce que l'on retiendra de la journée, outre le plaisir que chacun a eu à s'exprimer, c'est le besoin de moyens supplémentaires. Car, si l'on a bien compris, la violence est le fait d'une infime minorité de jeunes dont la définition statistique et l'encadrement social nécessitent néanmoins des moyens financiers de plus en plus gigantesques.

(Le Coin du Ronchon, La Nation du 14mars 2008)